[PRESSE] La trahison des images

la-trahison-des-images-visuel

La Trahison des images (Ceci n’est pas une pipe). 1929. Huile sur toile, Los Angeles, The Los Angeles County Museum of Art.

Texte paru dans L’estampille – L’objet d’art, n° 527, octobre 2016, Dijon, éditions Faton, p. 6-7.

« La trahison des images »
René Magritte au Centre Pompidou

Avec une centaine de tableaux et de dessins, l’exposition « Magritte » envisage l’œuvre du peintre à la lumière de sa passion pour la philosophie et s’applique à replacer son œuvre dans l’histoire de l’art et du beau. S’inscrivant dans les grandes rétrospectives du Centre Pompidou consacrées à l’art du XXe siècle, cette exposition propose, à l’appui de documents d’archives, une approche inédite du surréalisme de Magritte qu’elle qualifie de « raisonnant ».

Portrait de Magritte en philosophe

À lire ses écrits, nous sommes surpris de remarquer avec quel sérieux Magritte s’est penché sur des questions philosophiques essentielles telles que le réel, le langage ou la vérité. Magritte n’a cessé de se nourrir de la lecture des philosophes et a entretenu d’ailleurs une riche correspondance avec plusieurs philosophes comme Alphonse de Waehlens, premier traducteur en français d’Être et temps de Martin Heidegger et commentateur de Maurice Merleau-Ponty, Chaïm Perelman, professeur à l’université libre de Bruxelles et fondateur de la « Nouvelle Rhétorique », ou encore Michel Foucault qui a consacré à la fameuse œuvre de Magritte, La Trahison des images (1929), un essai intitulé Ceci n’est pas une pipe, dans lequel il analyse minutieusement les rapports entre le mot, l’image et la chose.

L’exposition du Centre Pompidou a choisi de prendre comme point de départ l’intérêt de Magritte pour les questions théoriques et son ambition de produire de la pensée en images. Le fil rouge proposé par Didier Ottinger, le commissaire de l’exposition, pour circuler dans son œuvre est celui du « surréalisme raisonnant », c’est-à-dire du processus de rationalisation auquel Magritte soumet son art à travers ce qu’il désigne « les problèmes d’objets ». Aussi rigoureux que des formules mathématiques, ses tableaux sont construits selon l’idée qu’ils s’apparentent à des solutions données à un problème plastique précis. C’est ainsi que Magritte apporte diverses solutions visuelles aux problèmes de la fenêtre, de la porte, de la lumière, de la femme, de l’arbre, de la mer ou de la pluie, etc. – une théorie qu’il expose en détail dans La ligne de vie, la conférence qu’il donne au musée d’Anvers en 1938. Œuvre tardive, Les Vacances de Hegel (1958) est une toile exemplaire de ce procédé et montre que Magritte est resté fidèle à cette conception de la peinture : un verre et un parapluie sont assemblés de manière dialectique (l’un repousse, tandis que l’autre contient) pour aborder le problème de l’eau. Le titre, quant à lui, vient souligner de manière humoristique l’importance de la philosophie hégélienne pour Magritte. Ainsi que le rappelle l’exposition, la revendication de rationalité si chère à Magritte, s’explique par son appartenance au groupe surréaliste bruxellois, formé autour de la figure subversive du poète Paul Nougé. Ce dernier reconnaît en l’activité artistique un outil cognitif au service de la conscience et rejette l’usage des automatismes de l’inconscient prôné par le surréalisme parisien.

Magritte et l’histoire de l’art

Si l’exposition s’applique à envisager les rapports de la peinture de Magritte avec la philosophie, elle vient également rappeler que le peintre a fait montre d’un positionnement réfléchi par rapport à l’histoire de l’art. Pour ce faire, le parcours de l’exposition propose un dialogue avec cinq tableaux anciens (des XVIe, XVIIe et XVIIIe s.), chacun étant associé à l’une des salles thématiques. Ces toiles ont pour mission d’illustrer la précision avec laquelle Magritte a fait référence dans son œuvre aux mythes fondateurs de la peinture. Car Magritte ne rompt pas avec la peinture pensée comme imitation et fait le choix d’une technique réaliste et académique, à la différence de bon nombre de ses contemporains, acteurs de l’Avant-garde.

Inspirés par le surréalisme de Giorgio De Chirico qui revendique sa filiation avec l’Antique et selon lequel l’art ne saurait se penser sans une réflexion sur le beau, les tableaux de Magritte s’apparentent à des collages peints à partir d’un répertoire de motifs qu’il recompose indéfiniment : rideaux, draps, nuages, ombres, bougies, fenêtres viennent rappeler l’importance des problèmes d’objets pour penser le tableau, mais sont aussi l’occasion pour Magritte de réactualiser l’usage de motifs picturaux ancestraux. L’exposition « La trahison des images » envisage chacun de ces motifs, ou « phonèmes iconographiques » pour reprendre l’expression du commissaire, par rapport au récit de l’invention de la peinture que l’on peut trouver chez Pline l’ancien par exemple : l’histoire de la fille du potier Butadès de Sicyone qui associe les ombres à la peinture. L’exposition explore d’autres récits comme l’antique querelle sur le réalisme entre les peintres Zeuxis et Parrhasios au sujet d’un rideau si parfaitement peint qu’il trompa même l’œil du plus avisé des peintres, l’épisode biblique de l’adoration du veau d’or qui condamne les images face aux mots, ou encore l’allégorie de la caverne de Platon. L’ensemble de ces mythes exprime un doute fort à l’égard des prodiges mimétiques de l’art et thématise ladite « trahison des images ».

Ce doute, Magritte l’a formulé de manière radicale avec la quarantaine de toiles et de gouaches criardes qu’il a peintes en quelques semaines pendant la « Période Vache » à l’occasion d’une exposition parisienne et que Le Stropiat (1948) incarne sous forme d’autoportrait dérisoire. Ces expérimentations parodiques ayant suscité l’incompréhension, cet interlude restera sans suites. Soucieux d’introduire de la rupture au sein de son travail de peintre, Magritte a tenté d’explorer d’autres voies que celle d’un « surréalisme raisonnant » au style neutre et académique. Outre la « Période Vache », la « Période Renoir » (1943-1947) incarne, en pleine période de guerre, la recherche d’un surréalisme optimiste – « en plein soleil » – en réaction contre la noirceur du surréalisme dirigé par André Breton. Si le grand succès des toiles métaphysiques de Magritte à la recherche d’un « effet poétique bouleversant » l’a conduit à rester finalement dévoué aux « problèmes d’objets », des périodes plus courtes, plus aventureuses, témoignent de la volonté de l’artiste de renouveler sans cesse sa manière d’habiter l’histoire de la peinture et de produire des tableaux. Une quête à laquelle l’exposition du Centre Pompidou rend un hommage admirable et fidèle.

Clara Pacquet